Avec des hausses de tarifs qui dépassent les 18% en 3 ans, les relations entre EDF et les entreprises ne sont plus au beau fixe. Entretien avec Patrick Vincent, responsable du pôle Industrie à l’Assemblée française des chambres de commerce et d’industrie (ACFCI).

Energie2007: Quel est le regard de l’ACFCI sur les relations entre les entreprises énergivores et EDF?
Patrick Vincent:
Depuis un an et demi, nous avons beaucoup de remontées du terrain, via les fédérations professionnelles et les CCI, membres du CENAST (Centre national de la sous-traitance). Les entreprises ne comprennent pas ce qui se passe. C’est la première fois que je vois un tel mouvement de fond. D’abord, il y a les hausses qui se succèdent. En mars 2010, la Fédération de la plasturgie a réalisé une enquête nationale à laquelle 87 entreprises ont répondu. Plus que la hausse annoncée de 4 à 5% résultant des nouveaux tarifs d’août 2009, la hausse moyenne était de l’ordre de 10% voire, pour certaines entreprises, de 15%. En deux ans, entre août 2008 et 2010, pour les tarifs verts, l’augmentation moyenne annoncée est de 18,5%!
Ensuite, il y a des anomalies liées aux tarifs eux-mêmes. En fait, les tarifs réglementés de vente (jaune et vert) sont adaptés à la croissance de l’activité, par exemple lorsqu’il s’agit d’augmenter la puissance souscrite. Mais, en période de crise, la recherche d’une réduction des charges liées à une sous-activité peut devenir un piège. Prenons le cas d’un industriel, qui nous a alertés récemment. Il est au tarif vert et sa prime fixe est de 42.000 euros. Face à une baisse d’activité, il demande à réduire la puissance de son contrat. Celui-ci comprend 5 tranches horaires: heures de pointe, heures pleines et creuses hiver, heures pleines et creuses été. La réduction de la puissance souscrite porte sur les deux seules tranches où on paye le plus cher: les heures de pointe et les heures pleine d’hiver. En réduisant ces deux tranches de 200 KVA, sa prime fixe passe à 33.000 euros. Jusque là, tout est normal. Mais, lorsque l’activité reprend et que l’entreprise demande à revenir à la puissance initialement souscrite, l’augmentation se fait de manière univoque sur les cinq tranches. En conséquence, la prime fixe passe à 47.000 euros…

A quoi est-ce dû?
Patrick Vincent:
C’est lié aux tarifs réglementés! leurs clauses contractuelles sont aujourd’hui archaïques. Autre exemple: les contrats sont souscrits pour 3 ou 6 ans, ces derniers avec une ristourne de 4%. Si vous touchez quoi que ce soit dans votre contrat durant cette période, vous repartez pour 3 ou 6 ans… d’autres anomalies du même genre empêchent les entreprises d’optimiser la gestion de leur consommation électrique. On ressent un véritable malaise sur le terrain car EDF se comporte comme un industriel qui ne prend pas de risques. Ces risques, ce sont ses clients qui les supportent.

Quelles sont les entreprises qui vous font part de leurs plaintes?
Patrick Vincent: Ca touche toutes les entreprises, essentiellement celles de moins de 50 salariés, dans des secteurs fortement consommateurs d’électricité: plasturgie, fonderie, traitement de surface, papeterie …

Ces entreprises ne disposent-elles pas de services achats qui peuvent gérer les contrats?
Patrick Vincent: Dans la plupart des cas, non. Elles sont trop petites. Et il y a une longue tradition de confiance avec EDF. Les chefs d’entreprises nous disent: «Il y a quelques années, c’était la confiance totale. On appelait, on exposait notre problème et une personne nous trouvait une solution adaptée. Aujourd’hui, il n’y a plus de répondant chez EDF. On n’échange plus que par lettres recommandées avec accusé de réception». De fait, nombreuses sont les entreprises qui estiment être passées à leur insu aux prix de marché. Depuis 2007, leur fournisseur historique les a orientées vers le marché libre et ces entreprises n’ont pas du tout compris à quoi elles s’engageaient. Au départ, c’était effectivement moins cher mais, trois ans après, des entreprises ont eu la surprise de voir leur facture bondir de plus de 15%… Certains nous expliquent qu’après avoir demandé un changement de puissance, ils se sont retrouvés avec un contrat à prix de marché…

Avez-vous trouvé une oreille attentive du côté des pouvoirs publics?
Patrick Vincent: Au début, on nous a écoutés par politesse. Mais, comme les problèmes n’ont fait que s’amplifier, les cabinets ministériels et les services de l’Etat (industrie, environnement…) leur prêtent une attention de plus en plus soutenue. Chez EDF aussi, on a pris conscience du problème au fil du temps. Mais ils sont encore dans une posture où ils se justifient au lieu de se mettre à la place de leurs clients industriels.

Quelles solutions préconisez-vous?
Patrick Vincent:
La Fédération de la plasturgie a organisé en juillet dernier une réunion avec EDF au cours de laquelle ses adhérents ont pu faire part de leurs difficultés et écouter les explications du fournisseur. Avec les directions régionales d’EDF , les C(R)CI vont organiser des réunions de ce type, à la fois des réunions d’informations sur l’évolution du marché de l’électricité et des « ateliers factures », pour que les chefs d’entreprises puissent se faire expliquer ce qu’ils ne comprennent pas. EDF y est favorable. Une réunion est également programmée lors du salon de la sous-traitance industrielle, le Midest, le 4 novembre prochain.
Nous souhaitons aussi qu’il y ait un médiateur énergie* pour les entreprises. Aujourd’hui, c’est Jean-Claude Volot, médiateur de la sous-traitance, qui s’occupe de ces problèmes par défaut…

Rencontrez-vous des problèmes identiques pour le gaz?
Patrick Vincent: Non, il n’y a pas de problèmes. Qui plus est, les industriels peuvent avoir des prix plus intéressants sur le marché libre, dans la durée…

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* Une récente question parlementaire, à l’initiative d’Élie Aboud (UMP, Hérault), évoque la question d’un médiateur de l’énergie pour les entreprises. Il « attire l’attention de Mme la ministre de l’économie, de l’industrie et de l’emploi sur le manque d’informations des petites et moyennes entreprises (PME) à propos du marché de l’énergie. La création d’un Médiateur de l’énergie accessible aux entreprises pourrait améliorer la compréhension de ce marché complexe pour les PME. Il lui demande donc de bien vouloir lui préciser ses intentions en la matière ».