« Inattendu mais loin d’être inintéressant »: ce haut responsable du nucléaire civil ne cache pas son étonnement. Dans une lettre d’intention adressée début mars par J. Vodnik, chief executive d’Enron, à EDF, à l’ASN et au Meeddm, lettre qu’Energie2007.fr s’est procurée, le groupe de courtage en énergie affiche sa volonté de devenir producteur d’électricité nucléaire pour s’implanter en Europe.
Enron a proposé à EDF de s’associer à l’exploitation « d’au moins quatre EPR en France », citant expressément les sites de Penly et Tricastin (mais pas Flamanville). La lettre ne précise pas le montant de la participation envisagée mais une source proche du dossier fait part de « propositions orales s’élevant à plusieurs milliards de dollars ».
Enron?
Au coeur du plus grand scandale financier de l’histoire énergétique, Enron a été liquidée en 2007. Après sa faillite, la société texane a cependant été reprise par un fonds d’investissement offshore GasElex unLtd, avec pour vocation d’utiliser le « potentiel de la marque pour développer des activités intégrées de production et fourniture d’électricité et de gaz en Europe et au Bénélux ». Le nouveau modèle économique d’Enron exclurait a priori les activités de trading. « Mais, avec ces Texans, on n’est jamais sûr de rien, souffle un commissaire de la CRE. Ils envoient déjà des démarcheurs au pied des immeubles pour vendre leurs contrats alors que leur demande d’autorisation est encore en souffrance à la DGEC! »
A EDF, la lettre a fait l’effet d’une bombe: « c’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle pour nous, explique un cadre qui souhaite garder l’anonymat. La bonne nouvelle, c’est qu’Enron a démontré dans le passé sa capacité à lever du cash. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il va être difficile de travailler à la fois avec Constellation et Enron… »
Même prudence relative à Areva où une porte-parole évoque « un choc culturel évident (avec) des méthodes de management et une culture financière qu’on n’a pas », tout en se réjouissant d’une « vraie opportunité: ils seront moins frileux que les Finlandois ou les Abu-dhabais ».
Une offre suspendue au Grenelle de l’environnement
Du côté du gouvernement, on ne cache pas son embarras face à une proposition qui pourrait être mal perçue par l’opinion publique. « Pour diverses raisons, bonnes ou mauvaises, la société Enron est perçue comme l’incarnation de certaines dérives financières », déplore un haut-fonctionnaire du Meeddm. Ce qui est certain, c’est qu’il va être difficile de faire passer la pilule d’un troisième EPR tout de suite… » Selon plusieurs observateurs, la future loi Nomé pourrait s’enrichir « d’amendements Enron » qui viseraient la création de 3 ou 4 EPR supplémentaires d’ici 2015. « Le Gouvernement ne peut pas vraiment laisser passer une telle opportunité, s’enthousiasme M. Rusalka, consultante senior au cabinet Hans-Christian Andersen. Cela serait un excellent signal donné à Bruxelles… et aux Etats-Unis. La poignée de main Sarkozy-Obama sur fonds de réacteurs, ça vaut la une de Newsweek! ».
Dans l’immédiat, le Gouvernement a l’intention de proposer plusieurs amendements « tests » lors du Grenelle. Avec pour objectif de flatter l’électorat « vert ». Enron aurait été même discrètement approché afin de sonder les intentions de ses dirigeants en termes d’énergies renouvelables. « L’idéal, ce serait qu’ils installent quelques panneaux solaires intégrés au bâti sur les futurs EPR, indique un député membre du groupe de travail Energie. D’un point de vue environnemental, ce serait inattaquable et ça calmerait les écolos ».
Une stratégie qui pose question
Reste une inconnue: Enron ambitionne-t-il de devenir aussi fournisseur d’énergie? L’accès à la production nucléaire est un élément-clef d’une stratégie commerciale qui pourrait viser aussi bien de grands comptes que le marché de masse. A la DGEC, on confirme qu’Enron a déposé une demande officielle pour devenir fournisseur d’énergie: « leur dossier ne semble pas complet. Il manque certains justificatifs comptables. De toutes façons, beaucoup d’énergéticiens font une demande d’agrément au cas où… Ca ne veut pas dire qu’ils vont démarcher Madame Michu dans les semaines qui viennent ». Contacté, le Médiateur de l’énergie évoque cependant des « dossiers en cours d’instruction », sans donner davantage de détails. A l’UFC Que choisir, on signale cependant quelques « ventes forcées » avec des prestations associées dont les consommateurs d’énergie n’ont pas forcément besoin: « un retraité de Dordogne au RMI a signé pour une offre duale Enron sans vraiment lire le contrat, s’indigne un responsable consommateurs. Résultat, il se retrouve maintenant titulaire d’un compte de commodity derivatives qui lui impose d’acheter et vendre un minimum de 10 MWh par jour sous peine de fortes pénalités! Ce soi-disant service lui est facturé 250 dollars par mois, hors frais de change! On a bien l’intention de se porter partie civile ».
Enron aurait également approché des collectivités concédantes dans l’hypothèse du renouvellement des concessions. A la FNCCR, on se contente d’indiquer que « si Enron se positionne sur les concessions de distribution et fourniture d’énergie, le dossier sera examiné avec l’entière neutralité du service public ».