Invités d’un débat BIP-Enerpresse consacré au « bilan » du sommet de Copenhague, Pierre-Franck Chevet (photo), directeur général de l’Energie et du Climat (MEEDDM), et Jean-Marc Jancovici, expert énergie-climat, co-fondateur du cabinet de conseil Carbone4, ont fourni des points de vues complémentaires et roboratifs. Détail.

 » Copenhague n’a clairement pas été à la hauteur de nos rêves et de nos espérances, pose, d’emblée Pierre-Franck Chevet. Mais c’est un progrès, une étape, avec une mobilisation de haut niveau qui est sans précédent ». En guise d’exemple, il énonce la mise au point de textes techniques, « prêts à être arbitrés » par les responsables politiques, un dispositif financier qui « va monter en puissance », la reconnaissance de l’enjeu forestier, la reconnaissance de « responsabilités communes et différenciées » des pays : ceux qui sont développés ont un rôle éminent à jouer dans la lutte contre le réchauffement climatique, ceux qui sont en développement doivent changer leur modèle, les autres devront, en étant aidés, accéder à des sources d’énergies non polluantes. Sans oublier un calendrier : le rendez-vous du 31 janvier, destiné à matérialiser les objectifs des pays de l’annexe 1 et ceux de l’annexe 2 sera un « exercice difficile », admet-il. Suivront les sommets de Bonn (juin) et de Mexico d’ici la fin de l’année. Quant à « l’idée française de créer une organisation mondiale de l’environnement, elle me paraît plus que jamais à l’ordre du jour ». Jean-Marc Jancovici en convient : « il y a une vie entre deux grandes messes. Mais Copenhague, avec l’objectif de 2° C est une « très bonne nouvelle. Les chefs d’Etat se sont mis d’accord : c’est 2. A part deux ou trois olibrius, tels Chevez et Morales ». Cela donne une feuille de route aux fonctionnaires pour préparer les étapes suivantes. Et il rappelle qu’un texte de l’ONU est non contraignant. Parmi mes pays qui ont ratifié le protocole de Kyoto, ceux qui n’ont pas respecté leur signature (Australe, Autriche, Canada, Danemark, Espagne, Grèce, Portugal) n’ont subi « aucune sanction, ni diplomatique ni autre ». Or, à Copenhague, on assisté à un « putsch d’une formation de type G20 qui s’est dégagé du processus onusien » pour retomber dans un dialogue « classique » qui a conduit à adopter un « torche-cul » destiné aux fonctionnaires. Et c’est une bonne chose car l’objectif des 2 degrés est « un mandat politique clair » qui balise la route. Il n’y aurait rien eu de pire qu’un objectif compris entre 1 et 3, 4 ou 5 degrés… Et le retour des « Grands » est une bonne chose: « les Maldives, c’est très bien dans les journaux mais les Maldives ne vont pas changer le monde ». Outre le G20, il note la présence de l’Arabie saoudite: « qu’elle ait signé ce truc-là… pas si mal! »
Et Pierre-Franck Chevet de relativiser l’échec de Copenhague: « l’alternative, c’était… rien du tout ».
Ce qui compte à présent, estime Jean-Marc Jancovici, « c’est la manière dont les Etats vont organiser la contrainte domestique ». Evoquant le risque d’une « récession non nulle en 2011 », il pointe deux menaces à court terme pour 2010: les élections de mid-term aux Etats-Unis et une possible augmentation du prix du pétrole. Mais il se veut raisonnablement optimiste, évoquant la loi de limitation des gaz à effet de serre aux Etats-Unis (« pour des raisons de sécurité énergétique ») ou le fait que les gouverneurs des provinces chinoises seront aussi évalués sur la manière dont ils gèrent les émissions de carbone…

Des progrès restent à faire, estime Pierre-Franck Chevet, à la fois en termes de « méthodes de travail et de classification ». La Chine est « un pays quasiment développé (et est) désormais le plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre »… Il évoque aussi « l’échec des groupes transverses » et cite, de manière inattendue Hugo Chavez : « Il a dit «si le climat était une banque, vous l’auriez sauvé.» Moi, j’aime bien. C’était un discours assez puissant. On ne peut pas le prendre uniquement sur le ton de la plaisanterie ». Pierre-Franck Chevet se dit aussi marqué par les ONG, notamment l’un des slogans : «there’s no planet B».
Mais c’est pour mieux souligner le changement qu’a représenté Copenhague. L’arrivée des représentants des pays développés a été ainsi saluée: « Que faites-vous pour sauver la planète ? On vous regarde.  » Des propos qu’approuve Jean-Marc Jancovici : « Les chefs d’Etat étaient nombreux. Et c’était la première fois qu’ils passaient une nuit blanche sur le sujet ».

ce dernier tempère le pessimisme qui a suivi la conférence: « On attendait un miracle, on a juste eu un progrès.  » Mais il estime que c’est normal : « on ne peut pas demander à une bande fonctionnaires de sauver la planète sans que les électeurs aient tranché ». Parce que Copenhague visait à « organiser la décroissance économique pendant que les électeurs étaient douillettement chez eux » à suivre les débats à la télévision. « Copenhague organisait la baisse du pouvoir d’achat matériel, sans le dire ». Ce qui implique à terme de renoncer à beaucoup de choses : moins de voiture, moins de mètres carrés, réduire la distance parcourue pour ses vacances… ou ne plus divorcer : « un divorce, c’est automatiquement 60% de consommation d’énergie en plus : il faut deux logements, organiser les déplacements des enfants, acheter en double les objets quotidiens… Le divorce, c’est l’apanage des pays riches! »
Au rang des progrès, il place « en filigrane et dans un langage de Jésuites, mais pour la première fois, la mention de la taxe Tobin ». Mais la transformation des enjeux en actes, « dans un monde où les gens choisissent, et non pas subissent, ne sera pas facile ».

La décroissance?
Il faut en finir avec le PIB, estime-t-il, car il n’est « que la fiche de paye de l’humanité lorsqu’elle extrait des matières premières et les transforme ». Entendez: il n’inclut pas le coût pour la planète de ces extractions et transformations. Or, « le stock de départ est fini ». Ce qui entraîne la « confrontation entre le désir des consommateurs qui ont envie de jouir sans limites et la limitation des ressources de la planète (…). Je ne dis pas que je suis pour la décroissance; on va gérer une certaine forme de décroissance… » Soulignant l’illusion du PIB, il plaide pour un indicateur qui prenne en compte à la fois les fiches de paye et la gestion du stock global des ressources. La seule question du pic des ressources énergétiques (pétrole, gaz, charbon…) devrait amener à « creuser cette idée ». Mais il pointe aussi le caractère biaisé du système économique actuel: « un arbre sur pied a une valeur zéro. Un arbre coupé a une valeur économique… » Quoi qu’il en soit, cet enjeu impose que les électeurs cessent « d’être schizophrènes ».

Nous publierons ultérieurement notre synthèse de l’autre partie du débat consacrée à la taxe carbone.

La synthèse Bip/Enerpresse est consultable ici.