« L’équipe de France a mis trop de temps à se mettre en ordre de bataille », a déploré Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, dans les Echos, ce lundi 28 décembre, au lendemain de la forte déconvenue liée à l’attribution du « contrat du siècle »* (la construction de quatre centrales nucléaires à Abou Dhabi) à un consortium dirigé par Kepco (Korea electric power), une compagnie sud-coréenne publique, et regroupant Samsung, Hyundai, Doosan Heavy Industries, Westinghouse, Toshibapour. La première tranche du contrat s’établit à 20,4 milliards de dollars.
Dans l’hexagone, un échec (ou une victoire à la main) de l’équipe de France (ici menée par EDF, GDF Suez, Areva et Total) donne vite lieu aux analyses les plus perfidement auto-flagellatrices. Libération raille « l’effroyable désorganisation française dans le secteur du nucléaire », Les Echos se contentant, plus sobrement de souligner l’impossibilité pour la France de garantir « un chef de file unique qui assure aussi bien la construction que l’exploitation: une sorte d’EDF coréen ». Sans oublier la question du prix: L’EPR « est et restera cher**. Il est certes compétitif par rapport à ses concurrents directs comme l’AP1000, mais il ne fait pas le poids vis-à-vis d’autres réacteurs moins sûrs, donc moins chers. «Si on n’arrive pas à vendre l’EPR aux gens les plus riches de la planète, a qui arrivera-t-on à le vendre?» s’interroge un spécialiste. Or la concurrence de nouveaux venus, plus agressifs, ne fait que commencer. Bientôt, ce sera au tour du russe Rosatom, allié à l’allemand Siemens, de croiser le fer avec les nations nucléaires traditionnelles, comme la France ou le Japon ».
Dans Sud-Ouest, on attribue l’échec à trois causes. La première, politique, serait liée au « débat sur l’identité nationale, mal vécu dans les pays arabes ». La deuxième souligne le décalage entre « les prouesses technologiques françaises (et les) réussites de marché. À commencer par le Rafale, dont il n’est pas encore tout à fait certain qu’il équipe un jour l’armée brésilienne ». Une troisième cause, d’ordre stratégique, est avancée: « la France dispose de moins en moins de l’avance technologique qui suffit à gagner des marchés. Quand on voit les trains chinois rouler à 350 km/h, on se dit que le terme de compétition mondiale n’est pas un vain mot. D’autant qu’en matière d’agressivité commerciale, nous ne sommes pas les plus doués ». Sur son blog, Georges Malbrunot (Le Figaro) parle d’un « nouveau revers pour la «diplomatie des contrats» de Nicolas Sarkozy au Moyen-Orient », succédant à l’échec de Total en Irak. Prix, diplomatie et technologie? Le Monde met en doute cette approche, y voyant plus simplement un problème industriel: « Officiellement, l’émirat a retenu le projet le moins cher. Ce serait une première dans ce pays richissime. Tout porte à croire que les retards pris par l’EPR en Finlande et les critiques émises sur la sécurité de ce type de réacteur par les autorités de surveillance finlandaise, britannique et française ont sans doute dû jouer un rôle non négligeable dans le choix des Emirats. » Quant à Eric Le Boucher, sur slate.fr, il entonne le refrain du déclin français (et européen): appelant à « tirer les leçons générales de cet échec », celui d’un marché « soufflé aux «champions mondiaux» que croient être les Français. Un marché perdu au profit de l’Asie dans LA technologie qu’ils pensaient la mieux défendue dans la division du travail, un secteur où les groupes tricolores ont une expérience éprouvée, des techniques, des ingénieurs (…). L’Europe manque le tournant de l’histoire faute de savoir vendre ses innovations. Le basculement des forces vers l’Asie a pour cause sans doute, aussi, la démographie. Des milliards comptent plus que des millions. Le déclin de l’Europe est assuré si elle reste endormie sur ses certitudes d’occuper naturellement le haut de l’échelle dans la division du travail sans voir que les Coréens l’ont rattrapée, que les Indiens sont là, que les Chinois la doublent. Il est temps de tout mettre à l’échelle de cette nouvelle concurrence: nos coûts, nos formations universitaires, nos laboratoires, nos inventions et d’effacer nos divisions d’une autre époque. Ce devrait être un cri d’alarme qui sonne à Bruxelles et dans toutes les capitales: comment reprendre l’avant-garde? Comment maintenir le peu d’avance qui nous reste parfois devant des concurrents plus nombreux, formidablement formés, qui ont le mors aux dents? »

Ce masochisme n’a pas échappé à RTBF: « retenons deux titres de la presse hexagonale. Celui des Echos : « La France en échec aux Emirats » et celui de La Tribune: « Revers majeur pour le nucléaire français ». Un revers qui sent déjà le réglement de compte ».
Quant à l’association Sortir du nucléaire, elle s’est réjouie de l’échec de l’offre française: « c’est une bonne chose pour la France que le réacteur français EPR ait été recalé car, comme le montre le cas de la Finlande, la vente d’un EPR coûte de l’argent à la France au lieu de lui en rapporter », a-t-elle fait savoir dans un communiqué.

Vers 10h15, à la Bourse de Paris, EDF progresse de 0,98%, à 41,305 euros, GDF Suez de 1,62%, à 29,86 euros, et Areva recule de 2,57%, à 341,75 euros.
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* Comme il y a des contrats du siècle environ tous les 24 mois, nous nous référons à Victor Hugo: « ce siècle avait deux ans ».
** Selon RTBF, le surcoût serait de16 milliards de dollars! « Le montant des offres concurrentes n’est pas connu, mais il se dit que la proposition française était 16 milliards de dollars plus élevée que celle des Coréens. Un surcoût impressionnant qui s’explique par des solutions techniques très différentes. Le réacteur coréen est un modèle des années quatre-vingt et il développe une puissance de 1400 mégawatts. Les Français proposait leur fameux EPR, soit la toute dernière génération forte de 1700 mégawatts. Les Emirats ont donc choisi la solution plus traditionnelle et moins chère ».